CHAPITRE IX
Ellie devint donc ma femme, mais contrairement aux contes de fée et romans, nous ne connûmes que quelques semaines d’un bonheur parfait, bientôt troublé par les excentricités de ceux qu’Ellie nommait « sa famille ».
Au début, grâce à l’habile Greta, personne ne sembla remarquer l’absence de la riche héritière. Mrs. Van Stuyvesant, tout occupée de ses obligations mondaines et de ses soucis sentimentaux, voyageait constamment sans se préoccuper de sa belle-fille. Des gouvernantes, des professeurs avaient veillé sur l’éducation d’Ellie, libre à elle désormais, de s’installer en Europe plutôt qu’aux États-Unis. Majeure et en possession de son immense fortune, plus aucun membre de sa famille n’avait le moindre droit sur elle. Je découvris un jour, qu’Ellie n’employait pas moins de trois notaires et se trouvait à la tête d’un réseau financier colossal. À l’occasion, je jetai un coup d’œil sur ce monde auquel je ne comprenais rien. Il ne venait jamais à l’esprit de ma femme de me guider dans un univers qu’elle avait toujours connu. En fait, déceler chez l’autre les différentes habitudes héritées du passé fut, sans que nous nous en doutions, ce qui nous enchanta au début de notre mariage. Je dois confesser que je ne mis pas longtemps à réaliser que les pauvres n’ont aucune idée de la manière dont vivent les riches, et vice versa.
Demandant à Ellie si notre union secrète allait nous attirer une pluie de reproches de la part de sa famille, elle répondit, sans la moindre émotion :
— Sans aucun doute. Il est probable qu’ils se montreront tous odieux ; j’espère cependant que vous ne m’en voudrez pas, Mike ?
— Moi ? Je pensais à vous.
— Nous ne serons pas forcés de les écouter et, de toute manière, ils ne pourront rien contre nous.
— J’imagine qu’ils chercheront un moyen de nous séparer ?
— Ils essaieront vraisemblablement de vous acheter.
— M’acheter !
— Ne prenez pas cet air scandalisé !… On ne vous soumettra pas la proposition aussi crûment. Je me souviens que la famille de Minnie Thompson a réussi de cette façon à éloigner son premier mari.
— Thompson, l’héritière de la compagnie pétrolière ?
— Elle-même ! Elle avait épousé en cachette un sauveteur rencontré sur une plage estivale.
— Ellie… Je dois vous dire, moi aussi, j’ai été sauveteur sur une petite plage.
— Vraiment ? Que c’est amusant ! Pendant combien de temps ?
— Une saison seulement. Parlez-moi de l’affaire Thompson.
— Les parents ont dû payer deux cent mille dollars je crois. Le garçon ne voulait pas lâcher à moins.
— Ainsi, je n’ai pas seulement trouvé une compagne, mais encore une femme qui représente un capital facile à monnayer, et à prix d’or.
— Exactement. Pour cela, il vous suffit d’appeler un homme de loi connu et le charger des formalités du divorce. Ma belle-mère s’est déjà remariée trois fois, et en a toujours tiré profit. Allons, Mike, ne faites pas cette tête-là.
J’avoue que j’étais scandalisé. La corruption de la société moderne m’écœurait et je ne pouvais comprendre comment Ellie, si simple, si pure, avait pu accepter de telles intrigues sans se révolter. En réalité, son mariage avec moi était bien une manifestation de révolte. Il est vrai, d’une part, que cette société-là ne constitue qu’un cercle restreint et que, d’autre part, ma femme ne savait rien de la corruption qui exerce aussi ses ravages dans le peuple, et que j’avais souvent côtoyée. Elle ignorait quelles tentations accablent un jeune homme pauvre dont la mère se tue au travail pour qu’il ne devienne pas un voyou. Elle ne se doutait pas de l’amertume d’une telle mère le jour où elle découvre que son rejeton a misé toutes ses économies sur un cheval, dans l’espoir de faire fortune en deux minutes.
Me retournant sur notre passé, je comprends à quel point nous fûmes heureux, Ellie et moi, au début de notre mariage. J’acceptais notre bonheur comme la chose « la plus naturelle » du monde, Ellie aussi.
Nous nous sommes mariés à la mairie de Plymouth, loin des journalistes et des photographes qui ignoraient que la riche héritière Guteman séjournait en Angleterre. À l’occasion ils passaient un article où ils parlaient de son passage en Italie ou de sa visite sur le yacht d’une personnalité en vue. Le secrétaire de mairie et une employée, prise au hasard, nous servirent de témoins. La cérémonie terminée, nous nous sommes cachés quelques jours dans un hôtel au bord de la mer, puis nous avons voyagé durant trois semaines au gré de nos caprices.
Je découvris ainsi la Grèce, Venise, Florence, un coin de la côte d’Azur que je ne connaissais pas, et bien d’autres endroits dont j’ai oublié les noms. Nous prenions parfois l’avion, louions pour un jour ou deux un yacht, de grandes et puissantes voitures. Et tandis que nous nous amusions, Greta tenait toujours son rôle auprès de la famille.
Ellie admettait avec lucidité :
— Je me doute bien que le jour où il faudra payer arrivera bientôt. Ils nous tomberont dessus comme une volée de vautours. Autant nous soûler de liberté avant leur assaut.
— Qu’arrivera-t-il à Greta quand ils apprendront la vérité ?
— Je ne sais pas mais je lui fais confiance, elle saura se défendre.
— Ne l’empêcheront-ils pas de trouver un nouvel emploi ?
— Pourquoi irait-elle travailler, puisqu’elle pourrait venir vivre avec nous ?
— Ah ! non, Ellie ! Nous n’avons besoin de personne.
— Greta ne nous gênerait pas. Elle est très compétente, vous savez. Franchement, je ne sais pas ce que je deviendrais sans elle. Elle organise et dirige tout à merveille.
— Je ne pense pas que cela me plairait. Notre maison doit être pour nous et pour nous seulement. Je ne veux pas de femme – même très compétente – dans notre entourage !
— Ce serait cruel de laisser tomber la pauvre fille après tout ce qu’elle a fait pour nous. Sans elle, nous aurions été séparés depuis longtemps.
— Je suis sûr que nous serions venus à bout de l’hostilité de votre famille. Je ne supporterai pas que cette fille s’interpose dans notre ménage.
— Comment pouvez-vous la juger aussi mal, vous ne la connaissez même pas ?
— Je suis sûr qu’elle me taperait sur les nerfs. Je veux que nous restions seuls, Ellie, seuls dans notre maison de rêve.
— Mike, chéri…
Nous en restâmes là pour cette fois.
De passage dans un petit port de pêche grec, nous eûmes la surprise d’y découvrir Santonix. Il avait tellement changé depuis notre dernière rencontre que j’eus du mal à lui cacher mon étonnement. Il se montra heureux de nous revoir.
— Ainsi, vous voilà mariés !
Ellie répondit :
— Oui, et à présent vous allez nous construire notre maison, n’est-ce pas ?
— Les dessins et les plans sont prêts. Mike… votre femme vous a-t-elle dit comment elle était venue me tirer de ma torpeur, en m’écrasant de commandes ?
— Voyons, Mr. Santonix…
— Je vous remercie pour les nombreuses photos que vous m’avez envoyées, ma chère, de ce site idéal.
— Il faudra cependant que vous veniez sur place vous rendre compte par vous-même. Après tout, il se peut que l’endroit ne vous plaise pas.
— Rassurez-vous, il me plaît.
— Comment pouvez-vous en être sûr, si vous…
— Je m’y suis rendu par avion, la semaine dernière et j’y ai même rencontré votre notaire anglais, Ellie. L’homme au visage en lame de couteau.
— Mr. Crawford ?
— C’est cela. J’ai déjà tout mis en route. Le terrain doit être déblayé, à présent, les ruines enlevées, les fondations et canalisations posées. À votre retour, vous me trouverez sur place.
Il alla quérir ses plans et nous nous penchâmes sur ce qui serait bientôt notre royaume. L’artiste avait peint un petit tableau pour nous donner un aperçu plus vrai de la future réalité.
— Vous plaît-elle, Mike ?
Je laissai échapper un profond soupir.
— Vous m’en aviez assez parlé, Mike. Parfois même, il m’arrivait de penser que ce bout de terrain vous avait ensorcelé. Vous avez été tout de suite envahi par un rêve qui pouvait ne se réaliser jamais.
Inquiète, Ellie hasarda :
— Mais vous consentez à le matérialiser.
— Si Dieu ou le diable le veut.
Embarrassé, je questionnai :
— Votre santé s’améliore il me semble ?
— Faites donc entrer dans votre tête de mule que je ne serai jamais bien et que mon mal ira toujours en empirant. Je n’en ai plus pour longtemps.
— Quelle bêtise ! La médecine découvre chaque jour des armes nouvelles. Et même, lorsqu’elle condamne un malade, ce dernier, s’il se rit d’elle, peut vivre encore vingt ans !
— J’admire votre optimisme, Mike. Malheureusement, ma maladie n’est pas aussi simple que cela. De temps à autre, on m’emmène à l’hôpital pour me transfuser une dose de sang nouveau et vigoureux dans les veines afin de me soutenir pour quelque temps. À chaque transfusion, néanmoins, je m’affaiblis un peu plus, et personne n’y peut rien.
— Vous êtes très courageux, Mr. Santonix.
— Il n’y a aucun courage à accepter une situation sans espoir, mon enfant. Tout ce que je puis faire, est de trouver un dérivatif qui atténue l’angoisse de l’attente.
— En construisant des maisons ?
— Non, car cela demande un trop gros effort qu’il m’est de plus en plus pénible de fournir. Je faisais allusion à d’autres consolations, assez insolites d’ailleurs.
— Quoi donc ?
— Je ne sais si vous comprendrez… Dans un corps qui s’affaiblit, la vitalité s’amenuise tandis que le cerveau se révolte. Le jour vient où l’on conçoit que puisque l’on doit bientôt mourir, toute tentative déraisonnable est possible. Je m’amuse à rêver toutes sortes de folies ! Par exemple, que je traverse les rues d’Athènes en tuant à bout portant tous les passants dont la tête ne me revient pas.
— Dans la réalité, la police ne mettrait pas longtemps à vous arrêter.
— Et après ? Qu’importe la mort, puisque je suis déjà condamné par une force plus puissante que toutes les lois. Impossible de m’emprisonner pour trente ans. Je n’en verrais jamais la fin. Je dois cependant avouer que cette extraordinaire force, que je me suis octroyée, ne me procure qu’un plaisir relatif, aucun acte criminel ne me tentant vraiment.
Dans la voiture qui nous ramenait vers notre hôtel, Ellie me confia :
— Quel homme étrange… Parfois, il me fait peur, Mike.
— Santonix ? Quelle drôle d’idée.
— Il y a en lui une cruauté et une arrogance que sa maladie rend dangereuse. Imaginez qu’il nous construise notre maison à l’écart du monde et, que le jour où nous nous y installerons, il vienne derrière notre dos et…
— Et ?
— … Et refermant la porte sur lui, nous assassine froidement.
— Ellie ! Où allez-vous chercher des idées pareilles ? Je vous en prie, n’associez pas le mot assassinat au « Champ du Gitan » !
— Pourtant, la malédiction qui semble planer sur la propriété m’y incite.
— Aucune malédiction ne plane sur le « Champ du Gitan » ! Mettez-vous bien ça dans la tête et n’y pensez plus.